Le Lien Géologique entre Thorium et Extraction des Terres Rares

Le thorium est produit comme sous-produit de la monazite lors de l'extraction des terres rares — deux ressources stratégiques issues du même minéral [1]. Cette co-occurrence s'explique par des processus magmatiques profonds qui concentrent ces éléments dans les mêmes types de roches et minéraux — ouvrant des perspectives inédites pour l'industrie minière et la transition énergétique.

Ces deux familles de ressources critiques partagent non seulement les mêmes gisements, mais aussi un rôle central dans les technologies qui alimenteront la transition énergétique mondiale. Cet article explore les mécanismes géochimiques qui expliquent cette co-occurrence, et ce qu'elle signifie concrètement pour l'exploration minière.


Le thorium : un actinide au potentiel nucléaire singulier

Le thorium (Th) est un élément chimique naturellement radioactif appartenant à la famille des actinides. Présent dans la croûte terrestre en concentrations supérieures à celles de l’uranium, il est principalement trouvé dans des minéraux comme la monazite. Contrairement à l’uranium-235, qui est fissile, le thorium-232 n’est pas directement fissile : il est fertile, ce qui signifie qu’il doit d’abord absorber un neutron pour se transformer en uranium-233 (U-233), un isotope fissile capable de soutenir une réaction nucléaire en chaîne. Cette particularité alimente l’intérêt pour les cycles de combustible au thorium dans certaines conceptions de réacteurs avancés, où il est envisagé comme alternative potentielle aux combustibles nucléaires conventionnels.

Propriétés et potentiel nucléaire

La recherche sur les réacteurs au thorium se poursuit actuellement aux stades expérimental et pilote. De grands programmes en Asie, notamment en Chine, mettent en évidence les avantages de cette filière en matière de non-prolifération nucléaire, de réduction des émissions de CO₂ et de diminution de la radiotoxicité des déchets [1].

Bien que cette filière demeure au stade du développement technologique et réglementaire, elle suscite un intérêt croissant à l’échelle internationale. Si les investissements se poursuivent, le thorium pourrait, à plus long terme, constituer une option énergétiquement et économiquement viable [1]. C'est précisément dans ce contexte d'anticipation à long terme que la question de son extraction — et de sa co-occurrence avec les terres rares — suscite de l’intérêt.


Les terres rares : des éléments critiques à la demande explosive

Les terres rares (REE) sont au cœur de la transition énergétique mondiale. Comprendre lesquelles se retrouvent aux côtés du thorium, et pourquoi leur demande s'emballe, permet de mieux saisir l'intérêt stratégique de leur co-occurrence géologique.

Terres rares : une demande en forte croissance

La pression sur l'approvisionnement mondial en terres rares est considérable. La demande en terres rares magnétiques devrait passer de 59 kilotonnes (kt) en 2022 à 176 kt en 2035, sous l'effet conjugué de l'essor des véhicules électriques et de l'éolien [3]. Ces terres rares magnétiques représentent environ 30 % du volume total de REE, mais captent plus de 80 % de leur valeur marchande [3].

Au-delà des aimants, la demande globale en terres rares toutes catégories confondues devrait augmenter de 400 à 600 % dans les prochaines décennies, et le néodyme en particulier devrait surpasser l'offre disponible de 250 % dès 2030 [4]. Ces chiffres illustrent l'ampleur du défi d'approvisionnement. Celui-ci est d'autant plus aigu que, actuellement, entre 90 et 98 % de la production mondiale de REE est assurée par la Chine (78 %) et quelques autres pays [1], ce qui expose de nombreuses économies occidentales à une dépendance stratégique significative.


Quelles terres rares sont associées au thorium ?

Le thorium est fréquemment associé aux terres rares parce qu’ils se concentrent ensemble dans certains minéraux et environnements géologiques, en particulier la monazite, un phosphate qui incorpore à la fois des terres rares et du thorium [8]. En pratique, la monazite contient généralement 55 à 60 % d’oxydes de terres rares et 5 à 10 % d’oxyde de thorium (ThO₂) [6], ce qui explique pourquoi des anomalies en thorium sont souvent utilisées comme indice d’exploration pour des minéralisations potentielles en terres rares. Dans d’autres types de gisements, notamment certains systèmes carbonatitiques, les terres rares peuvent aussi être portées par des fluorocarbonates tels que la bastnäsite ; et comme ces environnements concentrent des éléments « incompatibles », ils peuvent également être associés à des teneurs notables en thorium selon le contexte géologique [5].


Le lien géologique : pourquoi thorium et terres rares cohabitent-ils ?

La présence simultanée de thorium et de terres rares dans les mêmes gisements résulte de processus géochimiques profonds qui concentrent ces éléments dans des environnements magmatiques très spécifiques. C'est l'un des principes fondamentaux de la géologie des minéraux critiques.

Les carbonatites et complexes alcalins : environnements de prédilection

Les dépôts de terres rares les plus significatifs à l'échelle mondiale sont souvent associés à deux types de formations géologiques : les carbonatites (roches ignées composées majoritairement de minéraux carbonatés) et les intrusions alcalines (roches magmatiques riches en sodium et en potassium). Ces deux environnements partagent une caractéristique déterminante : ils concentrent naturellement les éléments incompatibles.

Concrètement, les processus de différenciation magmatique qui concentrent les terres rares génèrent également des minéraux contenant d'autres éléments incompatibles, dont le thorium et l'uranium. C'est pourquoi des teneurs anormalement élevées en thorium sont fréquemment observées dans les carbonatites et intrusions alcalines riches en REE. Les dépôts associés à ces deux types de formations se retrouvent dans les mêmes environnements en raison de leur association spatiale, de leur enrichissement commun en éléments incompatibles et de similitudes dans leur genèse [5].

D'un point de vue structural, ces formations tendent à se situer dans des unités tectoniques continentales stables — boucliers, cratons, blocs cristallins — généralement associées à des systèmes de rifts et de failles intracontinentaux [5].

La monazite : le minéral clé de la co-occurrence

Au cœur de cette relation géochimique se trouve un minéral phosphaté discret, mais d'une importance capitale : la monazite. Sa composition typique en fait un vecteur naturel de la co-occurrence thorium–terres rares, avec 55 à 60 % d'oxydes de terres rares, 24 à 29 % de phosphate (P₂O₅), 0,2 à 0,4 % d'oxyde d'uranium (U₃O₈) et 5 à 10 % d'oxyde de thorium (ThO₂) [6]. Dans certains gisements commerciaux, la teneur en thorium peut atteindre 12 % de ThO₂, et dans des cas exceptionnels, jusqu'à 20–30 % [7].

Cette composition fait de la monazite un minéral doublement précieux du point de vue de l'exploration. En effet, des concentrations élevées en thorium dans un secteur d'étude servent d'indicateur de minéralisation potentielle en terres rares, puisque ces deux groupes d'éléments sont géochimiquement similaires et se retrouvent systématiquement dans les mêmes types de gisements [8]. Pour les géologues, les anomalies en thorium détectées lors de levés géophysiques ou géochimiques constituent ainsi un signal d'exploration pertinent.

Le thorium, un sous-produit de l'extraction des terres rares

Cette relation géologique a une conséquence directe sur la filière industrielle : le thorium est actuellement produit comme sous-produit de la monazite, elle-même extraite pour récupérer les terres rares destinées aux sources d'énergie alternatives, comme l'éolien et le solaire. Autrement dit, la monazite est exploitée pour ses terres rares — non pour son thorium [9].

Cela implique que les quantités excédentaires de thorium récupérées lors de l'extraction de REE, qui ne trouvent pas de débouché commercial immédiat, doivent être entreposées dans des installations spécialement conçues à cet effet [1]. Par conséquent, à mesure que la demande mondiale en terres rares augmentera, des quantités supplémentaires de thorium seront inévitablement produites en parallèle — une réalité qui renforce l'importance de développer des usages commerciaux ou énergétiques pour cet actinide.

Opportunités et avantages de cette co-occurrence

La co-occurrence géologique du thorium et des terres rares ouvre des perspectives pour l'industrie minière et pour la diversification des chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques.

Du point de vue économique, la production conjointe de thorium et de terres rares dans un même projet minier permet de partager l'infrastructure d'extraction, réduisant ainsi les coûts unitaires et améliorant la rentabilité globale [1]. Par ailleurs, le fait que ces éléments soient rarement trouvés en concentrations facilement exploitables renforce l'intérêt économique des gisements où les deux cohabitent naturellement [10] : un seul site peut générer deux sources de valeur distinctes.


Contribution à la transition énergétique

La relation entre le thorium et les terres rares est, en définitive, inscrite dans la chimie même de la Terre. Ce lien géologique illustre bien que la transition énergétique ne repose pas sur des ressources isolées, mais sur des chaînes de valeur minérales profondément interconnectées. Comprendre ces associations permet de mieux orienter l'exploration et de planifier une exploitation plus responsable des gisements. L'enjeu pour des économies comme le Canada est précisément de transformer cette co-occurrence naturelle en avantage stratégique : contribuer à la fois aux technologies vertes d'aujourd'hui par les terres rares, et aux solutions énergétiques potentielles de demain par la filière nucléaire au thorium.

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Références

[1] Society for Mining, Metallurgy & Exploration. "Thorium as a Byproduct of Rare Earth Element Production." SME Technical Briefings, 2024. SME, https://www.smenet.org/What-We-Do/Technical-Briefings/Thorium-as-a-Byproduct-of-Rare-Earth-Element-Produ.

[2] OECD NEA “Perspectives on the Use of Thorium in the Nuclear Fuel Cycle”, 2015. Nuclear Energy Agency, https://www.oecd-nea.org/upload/docs/application/pdf/2019-12/7228-thorium-es.pdf.

[3] McKinsey & Company. "Powering the Energy Transition's Motor: Circular Rare Earth Elements." McKinsey Insights, 2025. McKinsey & Company, https://www.mckinsey.com/industries/metals-and-mining/our-insights/powering-the-energy-transitions-motor-circular-rare-earth-elements.

[4] Mining International. "Rare Earth Elements' Role in the Energy Transition." Mining International, 2024. https://www.mining-international.org/rare-earth-elements-role-in-the-energy-transition/.

[5] Verplanck, Philip L., et al. "A Deposit Model for Carbonatite and Peralkaline Intrusion-Related Rare Earth Element Deposits." USGS Open-File Report 2011-1256, 2011. U.S. Geological Survey, https://pubs.usgs.gov/of/2011/1256/report/OF11-1256.pdf.

[6] Kim, Jimin, et al. "Radiological Assessment of Monazite." Scientific Reports, vol. 13, 2023, article 15572. Nature, https://www.nature.com/articles/s41598-023-42287-8.

[7] "Monazite." Wikipedia, Wikimedia Foundation. https://en.wikipedia.org/wiki/Monazite.

[8] Belmont Resources. "Cracking the Stone: Rare Earths and Thorium." Belmont Resources, 2023. https://belmontresources.com/crackingstone-rare-earths/.

[9] U.S. Geological Survey. "Thorium." Mineral Commodity Summaries 2025, 2025. USGS, https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2025/mcs2025-thorium.pdf.

[10] Columbia Climate School. "The Energy Transition Will Need More Rare Earth Elements. Can We Secure Them Sustainably?" Columbia Climate School News, 5 avr. 2023. https://news.climate.columbia.edu/2023/04/05/the-energy-transition-will-need-more-rare-earth-elements-can-we-secure-them-sustainably/.


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