Minéraux critiques et stratégiques : quelles différences ?

Introduction

L’élaboration de listes nationales de minéraux critiques et stratégiques s’est imposée comme une pratique courante parmi les grandes puissances économiques. Cette évolution traduit une attention accrue portée au rôle structurant de certaines ressources minérales dans les systèmes productifs contemporains et dans les équilibres géopolitiques.

Ces substances sont au cœur de nombreuses chaînes de valeur, notamment dans les secteurs de l’énergie, des technologies avancées et des infrastructures. Leur production étant souvent concentrée dans un nombre limité de pays, leur approvisionnement soulève des enjeux importants en matière de stabilité économique et de relations internationales.

Dans ce contexte, les notions de « minéraux critiques » et de « minéraux stratégiques » sont souvent utilisées conjointement. Elles ne recouvrent toutefois pas exactement les mêmes enjeux, et leur distinction permet de mieux comprendre les choix politiques et économiques qui les sous-tendent.


La concentration géographique de l’offre comme facteur de vulnérabilité

La demande mondiale en ressources minérales connaît une croissance soutenue, portée à la fois par les transformations énergétiques, le développement des technologies numériques, l’industrialisation et l’évolution des infrastructures. Cette dynamique ne se limite pas à un seul secteur : elle reflète une intensification plus générale de l’utilisation des matières premières dans l’économie mondiale. Dans ce contexte, la question de l’approvisionnement devient un enjeu central.

Or, cette demande croissante se heurte à une contrainte structurelle importante. La production et la transformation de nombreuses substances minérales essentielles demeurent fortement concentrées dans un nombre restreint de pays, ce qui limite la diversification des sources d’approvisionnement et accentue la vulnérabilité des chaînes de valeur.

Plusieurs constats récents permettent d’illustrer cette réalité :

  • La croissance projetée de l’offre pour des minéraux clés, notamment le lithium, le nickel, le cobalt et les terres rares raffinées, devrait provenir en grande partie des trois principaux producteurs mondiaux actuels. Cette concentration signifie que l’évolution de l’offre dépend fortement de la capacité d’un nombre limité d’acteurs à augmenter leur production [4].

  • Dans certains segments spécifiques, la dépendance est encore plus marquée. C’est notamment le cas du graphite sphérique de qualité batterie, pour lequel environ 95 % de la croissance de l’offre est associée à la Chine. Cette situation illustre le niveau élevé de spécialisation géographique qui caractérise certaines chaînes d’approvisionnement [4].

  • Une telle concentration expose les marchés à différents types de risques. Les perturbations peuvent résulter de facteurs géopolitiques, de contraintes environnementales ou sociales, ou encore de décisions politiques liées à la gestion des ressources naturelles. L’évaluation de ces risques dépasse donc la simple disponibilité physique des matières et intègre des dimensions économiques et institutionnelles plus larges [7].

  • Ces niveaux de concentration sont susceptibles d’avoir des répercussions directes sur la stabilité et la prévisibilité de l’approvisionnement mondial. Ils peuvent notamment influencer les coûts, les délais de mise en production et, plus largement, la capacité des industries à planifier leurs investissements à moyen et long terme [4].

Dans ce contexte, le renforcement de la résilience des chaînes d’approvisionnement s’est progressivement imposé comme un objectif prioritaire pour de nombreux États et acteurs industriels. Les stratégies mises en place visent notamment à diversifier les sources d’approvisionnement, à développer des capacités de transformation locales et à encourager le recyclage des matériaux, afin de réduire la dépendance à un nombre limité de fournisseurs et d’atténuer les risques associés.

Figure 1 : Carte mondiale de la concentration de la production par pays (cuivre, lithium, nickel, cobalt, graphite, REE) — Source : IEA, Global Critical Minerals Outlook 2024


Qu'est-ce qu'un minéral critique ? Définition et exemples

Le terme « minéral critique » est celui que l'on rencontre le plus fréquemment dans les médias et les politiques industrielles. Ce terme fait référence à une substance minérale dont l'importance économique ou industrielle est jugée élevée, et pour laquelle le risque de rupture d'approvisionnement est significatif. Il est important de noter que cette désignation varie selon les pays et les contextes politiques.

En effet, il n'existe pas de définition universellement acceptée de ce qui est « critique », ni de liste commune des matières qui devraient être considérées comme telles. Les méthodologies varient d'un pays à l'autre, mais partagent des défis communs : l'importance économique, les risques liés à la demande et à l'offre, et la dépendance envers des fournisseurs dominants [7]. Dans le discours dominant, cette notion a surtout été utilisée par les économies avancées dotées d'importantes capacités industrielles, mais présentant des lacunes dans leur production nationale. Pour ces pays, elle désigne les éléments nécessaires à leurs secteurs industriels clés, mais pour lesquels il existe des risques importants de perturbation de l'approvisionnement.

Du côté québécois, l'Office québécois de la langue française définit les minéraux critiques et stratégiques comme un « ensemble de substances qu'une autorité politique donnée considère comme des minéraux critiques ou des minéraux stratégiques, dans le cadre de politiques liées aux ressources naturelles » [2].

La criticité : une notion qui évolue dans le temps

La criticité est un concept clé emprunté à l'analyse des risques d'approvisionnement. Elle désigne le degré d'importance et de vulnérabilité associé à une ressource donnée, et elle n'est pas figée dans le temps.

  • La criticité d'une substance minérale n'est pas seulement fonction de sa disponibilité physique : elle dépend aussi de l'évolution de la demande, déterminée par des technologies spécifiques et, surtout, par le rythme du développement technologique.

  • Ce qui est jugé critique aujourd'hui ne le sera peut-être plus dans quelques années, car de nouvelles sources de production peuvent apparaître, des substituts peuvent être trouvés, ou les technologies peuvent évoluer.

  • Plus de 60 % des substances considérées comme critiques par les États-Unis, l'Union européenne, le Canada et l'Australie ne sont pas exploitées pour elles-mêmes : il s'agit de métaux mineurs extraits principalement comme co-produits ou sous-produits d'autres minéraux majeurs — c'est-à-dire des matières récupérées accessoirement lors de l'extraction d'un autre minerai principal, donc disponibles en volumes plus limités [7].

Les listes officielles au Canada et au Québec

Les notions de criticité et de valeur stratégique prennent une forme concrète à travers l’élaboration de listes officielles, établies par les gouvernements nationaux et provinciaux. Ces listes constituent des outils d’orientation pour les politiques publiques et les décisions industrielles. Elles permettent d’identifier les ressources jugées prioritaires en fonction de leur importance économique, des risques associés à leur approvisionnement et de leur rôle dans les chaînes de valeur.

Ces exercices ne sont pas statiques. Ils reposent sur des analyses évolutives qui tiennent compte des transformations technologiques, des besoins du marché et des dynamiques géopolitiques. Les listes sont donc mises à jour périodiquement afin de refléter les priorités du moment et d’ajuster les stratégies de développement des ressources.

Au Canada, cette démarche se traduit par une liste officielle qui regroupe actuellement 34 substances d’intérêt prioritaire, révisée en 2024 à la suite de consultations menées auprès des provinces, des territoires, de l’industrie minière et des organisations autochtones [3]. Cette mise à jour récente illustre le caractère évolutif de la notion de criticité et l’attention portée à certains secteurs en transformation.

À l’échelle provinciale, le Québec a également défini sa propre liste de ressources jugées prioritaires. Le territoire québécois se distingue par la diversité de son potentiel minéral, qui inclut notamment le cuivre, le graphite, le niobium, le zinc, le cobalt, le nickel, le titane et le lithium [1]. Ces substances jouent un rôle structurant dans plusieurs filières industrielles, en particulier dans les domaines de l’énergie, des matériaux avancés et des technologies.

Tableau I : Exemples de ressources identifiées et leurs usages

Ressource Usage principal
Cuivre Câblage électrique, électronique
Graphite Batteries lithium-ion
Niobium Aciers spéciaux, applications supraconductrices
Cobalt Batteries, aéronautique
Lithium Stockage d'énergie, applications pharmaceutiques
Germanium Semi-conducteurs, fibre optique
Aluminium Transport, emballage, infrastructures énergétiques
Manganèse Production d'acier, batteries
Terres rares Aimants permanents, électronique, technologies énergétiques
Zinc Galvanisation de l'acier, infrastructures, batteries
Titane Aéronautique, alliages légers, applications industrielles

Qu'est-ce qu'un minéral stratégique ? Et la différence ?

Si l'appellation « critique » domine dans les politiques industrielles des économies importatrices, celle de « stratégique » revêt une signification différente selon que l'on se place du côté du producteur ou de l'utilisateur.

Un minéral stratégique est une substance dont l'importance est définie moins par un risque de rupture d'approvisionnement que par sa valeur pour les objectifs nationaux d'un pays producteur — qu'ils soient économiques, industriels ou liés à la défense nationale.

Les pays qui produisent ou extraient ces ressources préfèrent souvent ce qualificatif, car ces substances sont d'une importance cruciale pour leurs économies et peuvent potentiellement leur conférer une position de force en tant que fournisseurs de choix pour les pays destinataires. Dans certains contextes, notamment aux États-Unis, le terme « stratégique » fait plus spécifiquement référence aux matières essentielles à l'industrie de la défense, faisant ainsi des minéraux stratégiques un sous-ensemble des minéraux critiques [7].

Au Québec, cette notion prend également une dimension environnementale : ces substances sont indispensables à la vie quotidienne et à la décarbonation de l'économie provinciale. Elles sont essentielles à la fabrication de technologies dites « vertes » de production et de stockage d'énergie renouvelable, contribuant ainsi à réduire les émissions de gaz à effet de serre [1]. De plus, leur capacité à être recyclés et valorisés soutient le développement de l'économie circulaire — soit un modèle économique qui privilégie la réutilisation et le recyclage des matières plutôt que leur élimination .

Deux termes proches, mais distincts selon la position dans la chaîne d'approvisionnement

Bien qu'il existe d'importants recoupements entre les deux notions, des différences majeures persistent dans l'approche adoptée, reflet des priorités nationales, du degré de compétitivité industrielle et du choix des partenaires mondiaux [7].

La compréhension de la criticité varie effectivement selon la position des parties prenantes dans la chaîne d'approvisionnement : les pays importateurs évaluent la situation du point de vue de la sécurité d'approvisionnement, tandis que pour les pays producteurs, l'analyse intègre une dimension stratégique en plus d'une perspective de risque [7].

Tableau II : Comparaison conceptuelle — Minéraux critiques vs Minéraux stratégiques

Critère Minéral critique Minéral stratégique
Perspective principale Pays importateurs / industries Pays producteurs / États
Angle dominant Risque de rupture d'approvisionnement Valeur nationale, défense, exportation
Logique de politique Sécuriser les chaînes d'approvisionnement Valoriser les ressources locales

Un mouvement mondial

Le Canada a fait le choix de ne pas opposer ces deux perspectives, mais plutôt de les intégrer dans une approche unifiée. Ainsi, la stratégie canadienne sur les minéraux critiques, appuyée par près de 4 milliards de dollars dans le Budget 2022, vise à positionner le pays comme un fournisseur mondial de choix pour ces ressources [5]. Cette stratégie repose sur trois grandes orientations : la croissance économique, l'avancement de la réconciliation avec les partenaires autochtones, et la lutte contre les changements climatiques [5]. Ces orientations reflètent précisément la tension entre la dimension « critique » — sécuriser l'accès pour l'industrie — et la dimension « stratégique » — valoriser le sous-sol national.

Du côté américain, la liste des minéraux critiques publiée par l'USGS en 2025 a ajouté 10 nouvelles substances, dont le cuivre, le bore, le phosphate, le silicium et l'uranium, en raison des vulnérabilités identifiées dans les chaînes d'approvisionnement pour des secteurs aussi variés que l'électronique, l'énergie renouvelable, la sidérurgie, l'agriculture, le nucléaire et la défense nationale [6].

Plus largement, les exercices d'évaluation de la criticité mènent généralement à l'élaboration de stratégies et de listes nationales qui servent de leviers aux décideurs et aux acteurs industriels pour leurs plans d'investissement, leurs stratégies commerciales et leur participation à l'agenda politique mondial. Cette approche est notamment adoptée par l'Australie, le Brésil, le Canada, la Chine, la Commission européenne, la Corée du Sud, les États-Unis, le Japon et le Royaume-Uni [7].

Pour aller plus loin : "Comment les minéraux critiques transforment-ils le secteur de l'énergie au Canada ?"


Conclusion

La distinction entre « minéral critique » et « minéral stratégique » ne relève pas uniquement d’une nuance terminologique. Elle traduit des approches différentes selon la position des États dans les chaînes d’approvisionnement et les objectifs qu’ils poursuivent, qu’il s’agisse de sécuriser l’accès à certaines ressources ou de valoriser leur potentiel économique et industriel. Dans la pratique, ces deux perspectives se recoupent fréquemment, notamment dans des juridictions où les ressources du sous-sol jouent à la fois un rôle domestique et international.

Ces classifications doivent également être comprises comme des outils évolutifs. Elles s’adaptent aux transformations technologiques, aux dynamiques du marché et aux équilibres géopolitiques, ce qui explique les mises à jour régulières observées dans plusieurs pays ces dernières années.

Dans ce contexte, ces ressources occupent une place croissante dans les stratégies économiques et industrielles. Elles influencent la structuration des chaînes de valeur, orientent les politiques publiques et façonnent les relations commerciales à l’échelle internationale. À mesure que la demande mondiale évolue, leur gestion devient un enjeu central pour les États qui cherchent à concilier sécurité d’approvisionnement, développement économique et transition énergétique [5].

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Références

  • [1] Gouvernement du Québec. "Minéraux critiques et stratégiques." Quebec.ca, 2024, https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles/mines/mineraux-substances-minerales/mineraux-critiques-et-strategiques.

  • [2] Office québécois de la langue française. "Minéraux critiques et stratégiques." Vitrine linguistique — GDT, https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/26574349/mineraux-critiques-et-strategiques.

  • [3] Gouvernement du Canada. "Critical Minerals — An Opportunity for Canada." Canada.ca, mis à jour 2024, https://www.canada.ca/en/campaign/critical-minerals-in-canada/critical-minerals-an-opportunity-for-canada.html.

  • [4] International Energy Agency. Global Critical Minerals Outlook 2024. IEA, 2024, https://iea.blob.core.windows.net/assets/ee01701d-1d5c-4ba8-9df6-abeeac9de99a/GlobalCriticalMineralsOutlook2024.pdf.

  • [5] Gouvernement du Canada. "Canadian Critical Minerals Strategy." Canada.ca, 2022, https://www.canada.ca/en/campaign/critical-minerals-in-canada/canadian-critical-minerals-strategy.html.

  • [6] U.S. Geological Survey. "Interior Department Releases Final 2025 List of Critical Minerals." USGS.gov, 2025, https://www.usgs.gov/news/science-snippet/interior-department-releases-final-2025-list-critical-minerals.

  • [7] Intergovernmental Forum on Mining, Minerals, Metals and Sustainable Development. "What Makes Minerals and Metals Critical?" IGF Mining, https://www.igfmining.org/fr/resource/what-makes-minerals-and-metals-critical/.

  • [8] IEA (2024), Geographical distribution of mined or raw material production for key energy transition minerals in the base case, 2023-2040, IEA, Paris https://www.iea.org/data-and-statistics/charts/geographical-distribution-of-mined-or-raw-material-production-for-key-energy-transition-minerals-in-the-base-case-2023-2040-2


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