Carbonatites vs pegmatites : deux familles de roches riches en terres rares

Parmi les nombreux environnements géologiques susceptibles de concentrer les terres rares, deux familles de roches retiennent particulièrement l'attention : les carbonatites et les pegmatites. Bien qu'elles puissent toutes deux renfermer ces éléments, leurs processus de formation et leurs caractéristiques minéralogiques et géochimiques diffèrent considérablement. Ces particularités influencent la nature des minéraux présents et la répartition des terres rares dans chaque type de roche.

Comprendre la formation des carbonatites et des pegmatites, les minéraux porteurs de terres rares qu'elles renferment et leurs différences géochimiques permet de mieux saisir la diversité des contextes géologiques étudiés en exploration minière.


Les carbonatites : des roches magmatiques d'origine mantellique riches en terres rares légères

Les carbonatites constituent la principale source mondiale de terres rares légères. Leur composition minéralogique et leur mode de formation les distinguent de presque toutes les autres roches ignées connues.

Une roche ignée à composition carbonatée, rare et d'origine profonde

La particularité des carbonatites réside notamment dans la nature des minéraux qui les composent. Alors que la plupart des roches ignées sont dominées par des minéraux silicatés, les carbonatites sont principalement constituées de minéraux carbonatés. Par définition, une carbonatite contient plus de 50 % en volume de minéraux carbonatés primaires, le plus souvent de la calcite et/ou de la dolomite [1] [2]. Les magmas carbonatitiques comptent ainsi parmi les plus pauvres en silice connus [3].

À l’échelle mondiale, les carbonatites demeurent relativement rares. Environ 330 localisations sont répertoriées selon certaines compilations géologiques [4]. Elles sont le plus souvent associées aux zones de rift continental [4] [1], c’est-à-dire des régions où la croûte terrestre s’étire, s’amincit et facilite la remontée de magmas profonds. Cette association avec les rifts est importante, car elle reflète l’origine profonde de ces roches : les magmas parentaux des carbonatites, tout comme une partie des éléments qu’ils concentrent, notamment les terres rares, sont dérivés de sources mantelliques, soit du manteau terrestre situé sous la croûte [1].

La formation exacte des carbonatites reste toutefois un sujet de recherche actif [2]. Plusieurs mécanismes peuvent être impliqués, dont la fusion partielle du manteau, la séparation de liquides carbonatés à partir de magmas silicatés alcalins sous-saturés en silice, ou encore le fractionnement de magmas silicatés carbonatés [3]. Même si les rifts continentaux constituent le contexte le plus courant, certaines carbonatites sont aussi associées à des environnements orogéniques, liés à la formation des chaînes de montagnes [1]. Cette diversité de contextes et de mécanismes explique pourquoi les carbonatites ne peuvent pas être résumées à un seul modèle de formation : elles représentent une famille de roches rare, complexe et encore étudiée pour mieux comprendre leur origine et leur potentiel minéral.


Pourquoi les carbonatites concentrent-elles les terres rares légères ?

La capacité des carbonatites à concentrer les terres rares légères s’explique en grande partie par le comportement de certains éléments dans un magma en évolution. En géochimie, on parle d’éléments incompatibles pour désigner les éléments qui s’intègrent difficilement dans les premiers minéraux qui cristallisent lors du refroidissement. Plutôt que d’être incorporés rapidement dans ces minéraux, ils demeurent dans le liquide résiduel, où leur concentration augmente progressivement. Les terres rares légères, ou LREE, comme le lanthane (La), le cérium (Ce), le praséodyme (Pr) et le néodyme (Nd), font partie de ces éléments.

Dans les carbonatites, ce comportement est particulièrement marqué. Les LREE ont tendance à se répartir préférentiellement dans les magmas carbonatitiques [5]. À mesure que la cristallisation progresse, les alcalins et les terres rares légères se concentrent donc dans les liquides résiduels, plutôt que dans les premiers minéraux formés [5]. Dans de nombreuses carbonatites, le fractionnement de minéraux comme la calcite ou la dolomite ferreuse peut ensuite faire évoluer ces liquides vers des fontes ou saumures alcalines mobiles, à partir desquelles des carbonates primaires de terres rares peuvent se former [5].

Ce processus contribue à expliquer pourquoi les carbonatites peuvent atteindre les concentrations en terres rares les plus élevées parmi les roches ignées [1], parfois jusqu’à plusieurs pour cent en poids d’oxydes de terres rares [4]. Il ne faut toutefois pas en conclure que toutes les carbonatites présentent le même potentiel. Leur composition minéralogique et chimique varie selon plusieurs facteurs, dont l’origine du magma, l’immiscibilité liquide, la cristallisation fractionnée et les transformations post-magmatiques [3]. Certaines carbonatites sont donc fortement enrichies en terres rares, tandis que d’autres ne présentent pas les caractéristiques minéralogiques, géochimiques ou économiques nécessaires à leur exploitation [1] [3].

Les minéraux porteurs de terres rares dans les carbonatites

Dans les carbonatites, les terres rares sont principalement portées par des fluorocarbonates, comme la bastnäsite, ainsi que par des phosphates comme la monazite et l’apatite [1]. La bastnäsite est particulièrement importante pour les terres rares légères, notamment le lanthane, le cérium, le praséodyme et le néodyme. Cette minéralogie explique en partie pourquoi les carbonatites constituent, depuis plusieurs décennies, une source majeure de niobium et de terres rares légères à l’échelle mondiale [1].

Au-delà des terres rares, les carbonatites peuvent aussi être associées au niobium, au thorium, aux phosphates, au fer, à la fluorite, au cuivre, au vanadium, au titane, à l’uranium ou à la calcite [1] [2]. Le thorium mérite une mention particulière, puisqu’il s’agit à la fois d’un élément naturellement radioactif et d’une ressource étudiée dans certaines filières nucléaires avancées. Cette diversité de substances illustre le potentiel de co-production des carbonatites, mais rappelle aussi que chaque gisement doit être évalué selon sa minéralogie, ses coproduits possibles et ses exigences de traitement.


Les pegmatites : des roches granitiques à grands cristaux et à profil géochimique variable

Contrairement aux carbonatites, les pegmatites sont généralement liées à l’évolution de magmas granitiques, donc à des magmas silicatés. Elles se distinguent par leurs très gros cristaux et par leur capacité à concentrer certains éléments rares dans les dernières étapes de cristallisation. Elles peuvent donc contenir des terres rares, mais leur profil géochimique est souvent plus variable que celui des carbonatites.

Formation et caractéristiques des pegmatites granitiques

Une pegmatite granitique est une roche magmatique caractérisée par des cristaux généralement de grande taille, composée principalement de quartz, de feldspaths et de micas. Sa formation est souvent associée aux dernières étapes de l’évolution des magmas granitiques, bien que certaines pegmatites puissent aussi résulter de la fusion partielle de roches de la croûte terrestre [8].

Au cours du refroidissement d’un magma, la cristallisation fractionnée entraîne la formation et la séparation progressive de certains minéraux. Les éléments qui s’intègrent difficilement dans ces premiers minéraux, appelés éléments incompatibles, peuvent alors s’accumuler dans le liquide résiduel. Ce processus contribue à l’enrichissement de certaines pegmatites en éléments rares, dont les terres rares [8].

Les pegmatites granitiques présentent plusieurs caractéristiques géologiques :

  • Des cristaux de grande taille : liés aux conditions particulières de cristallisation des magmas pegmatitiques ;

  • Une composition minéralogique variable : les minéraux peuvent être répartis de manière inégale, parfois sous forme de zones distinctes au sein d’une même pegmatite ;

  • Des minéraux accessoires diversifiés : certains peuvent concentrer des éléments rares, notamment le niobium, le tantale, l’yttrium ou les terres rares, selon le type de pegmatite.

Dans certains systèmes, des fluides hydrothermaux interviennent également au cours des dernières étapes de formation. Ils peuvent modifier localement la composition de la roche et favoriser la redistribution ou la précipitation de minéraux porteurs de terres rares [12].

Ainsi, malgré des caractéristiques communes, les pegmatites peuvent présenter des compositions et des concentrations minérales très différentes selon leur origine et leur évolution géologique.

Les minéraux porteurs de terres rares dans les pegmatites et leur profil géochimique

Le profil géochimique des pegmatites est très variable selon leur famille et leurs conditions de formation. Certaines pegmatites peuvent être enrichies en yttrium (Y) et en terres rares lourdes (HREE), notamment le dysprosium (Dy) et le terbium (Tb), tandis que d'autres présentent une prédominance de terres rares légères (LREE). Ces différences sont notamment liées à la nature des minéraux accessoires présents et à l'évolution du système magmatique [8].

Certaines pegmatites, notamment parmi les familles enrichies en éléments rares, peuvent contenir des minéraux porteurs d'yttrium et de terres rares lourdes, comme le xénotime et la gadolinite [8]. Le xénotime est un phosphate d’yttrium souvent associé aux terres rares lourdes, tandis que la gadolinite est un silicate qui peut aussi concentrer l’yttrium et certains éléments lourds. Dans certaines pegmatites à éléments rares, les minéraux porteurs de terres rares peuvent être associés à des minéraux contenant du niobium et du tantale. Ces associations varient selon les familles de pegmatites et contribuent à la diversité de leurs profils géochimiques [8].

Cette diversité minéralogique influence également le potentiel des pegmatites comme sources de terres rares. Contrairement aux grandes carbonatites exploitées pour ces éléments, leur importance économique demeure généralement plus limitée et dépend des caractéristiques propres à chaque gisement [10]. Leur rôle économique est donc plus localisé et variable que celui des grandes carbonatites exploitées pour les terres rares.


Carbonatites et pegmatites : une comparaison géochimique et économique

Tableau 1 : Carbonatites vs pegmatites granitiques pour les terres rares

Critère Carbonatites Pegmatites granitiques
Nature de la roche Roches ignées dominées par des minéraux carbonatés, comme la calcite et la dolomite Roches ignées généralement granitiques, dominées par le quartz, les feldspaths et les micas
Origine géologique Magmas d'origine mantellique, souvent associés aux zones de rift continental Principalement associées à des magmas granitiques évolués, avec d'autres origines possibles, notamment la fusion partielle de roches crustales.
Profil en terres rares Généralement dominé par les terres rares légères, notamment La, Ce, Pr et Nd Plus variable ; certaines pegmatites peuvent être enrichies en yttrium et en terres rares lourdes
Minéraux porteurs Principalement bastnäsite, monazite et apatite Minéraux accessoires comme la monazite, le xénotime ou l'apatite, selon le type de pegmatite
Variabilité interne Variable selon l'évolution du magma et les transformations post-magmatiques, mais souvent structurée autour d'un enrichissement en LREE Très variable d'un corps à l'autre, et parfois à l'intérieur d'une même pegmatite
Rôle économique Source majeure de terres rares légères et de niobium à l'échelle mondiale Intérêt économique généralement limité pour les terres rares, mais potentiel variable pour d'autres éléments rares

Quel rôle pour les carbonatites et les pegmatites dans l'approvisionnement en terres rares ?

Les carbonatites et les pegmatites illustrent deux contextes géologiques de concentration des terres rares. Les premières constituent depuis plusieurs décennies une source majeure de terres rares légères [1]. Les secondes présentent des compositions plus variables et peuvent, dans certains cas, être enrichies en terres rares lourdes. Leur contribution économique demeure toutefois généralement plus limitée [8] [10].

Ces deux familles s'inscrivent dans un ensemble plus vaste de gisements, comprenant notamment les complexes magmatiques alcalins, les argiles à adsorption ionique et les sables à minéraux lourds [11]. Pour l'exploration minière, cette diversité rappelle que le potentiel d'un gisement ne dépend pas uniquement de sa teneur en terres rares. La minéralogie, les possibilités de coproduction et les conditions de traitement jouent également un rôle important. Comprendre ces caractéristiques permet de mieux évaluer les ressources géologiques et d'orienter les stratégies d'exploration des minéraux critiques.

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Références

[1]: Verplanck, Philip L., et al. “Rare Earth Element Ore Geology of Carbonatites.” Rare Earth and Critical Elements in Ore Deposits, edited by Philip L. Verplanck and Murray W. Hitzman, Reviews in Economic Geology, vol. 18, Society of Economic Geologists, 2016, pp. 5–32. https://pubs.usgs.gov/publication/70138176.

[2]: Cullers, Robert L. “Carbonatites.” Research Starters: Earth and Atmospheric Sciences, EBSCO Information Services, 2022. https://www.ebsco.com/research-starters/earth-and-atmospheric-sciences/carbonatites.

[3]: Yaxley, Gregory M., et al. “Evolution of Carbonatite Magmas in the Upper Mantle and Crust.” Elements, vol. 17, no. 5, 2021, pp. 315–320. https://doi.org/10.2138/GSELEMENTS.17.5.315.

[4]: Bank, Tracy, et al. “Geology of Rare Earth Deposits.” NETL Rare Earth Elements Technical Team Meeting, National Energy Technology Laboratory, U.S. Department of Energy, 27 June 2016, presentation. https://netl.doe.gov/projects/files/GeologyofRareEarthDeposits_062716.pdf.

[5]: Anenburg, Michael, et al. “Formation of Rare Earth Deposits in Carbonatites.” Elements, vol. 17, no. 5, 2021, pp. 327–332. https://doi.org/10.2138/GSELEMENTS.17.5.327.

[8]: Černý, Petr, and T. Scott Ercit. “The Classification of Granitic Pegmatites Revisited.” The Canadian Mineralogist, vol. 43, no. 6, 2005, pp. 2005–2026. https://doi.org/10.2113/gscanmin.43.6.2005.

[9]: London, David. Pegmatites. The Canadian Mineralogist, Special Publication 10, Mineralogical Association of Canada, 2008. https://mac-amc.myshopify.com/products/pegmatites.

[10]: Long, Keith R., et al. The Principal Rare Earth Elements Deposits of the United States: A Summary of Domestic Deposits and a Global Perspective. U.S. Geological Survey, Scientific Investigations Report 2010–5220, 2010. https://pubs.usgs.gov/sir/2010/5220/.

[11]: Foley, Nora K., and Robert A. Ayuso. “Conventional Rare Earth Element Mineral Deposits—The Global Landscape.” Rare Earth Metals and Minerals Industries: Status and Prospects, Springer, 2024, pp. 17–56. https://www.usgs.gov/publications/conventional-rare-earth-element-mineral-deposits-global-landscape.

[12]: Gagnon, Joel E., et al. “The Composition and Origin of Hydrothermal Fluids in a NYF-Type Granitic Pegmatite, South Platte District, Colorado: Evidence from LA–ICP–MS Analysis of Fluorite- and Quartz-Hosted Fluid Inclusions.” The Canadian Mineralogist, vol. 42, no. 5, 2004, pp. 1331–1355. https://doi.org/10.2113/gscanmin.42.5.1331.

[13]: Smith, David B., et al. Geochemical and Mineralogical Maps, with Interpretation, for Soils of the Conterminous United States. U.S. Geological Survey, Scientific Investigations Report 2017–5118, 2019. https://pubs.usgs.gov/sir/2017/5118/sir20175118_element.php?el=39.

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